L’anniversaire était passé un peu à l’as : Charlie Mensuel célèbre cette année ses 55 ans. Charlie Mensuel, le premier mensuel un peu moderniste de la BD française, trois ans avant L’Écho des Savanes, six ans avant Métal Hurlant, neuf ans avant (À Suivre)… Avec un sommaire du même acabit qu’aujourd’hui fait de vieux trucs (Les Peanuts de Charles M. Schulz, Li’l Abner d’Al Capp,…) et des signatures de Charlie Hebdo : Reiser, Wolinski, Cabu, Cavanna, Gébé, le Professeur Choron, et puis… Crepax, Moebius, Buzzelli, chevau-légers d’une nouvelle garde de la BD française qui allait innerver les 30 années suivantes.
L’éditeur, Vincent Bernière, avait pensé reprendre le titre. Mais l’acquisition des droits lui a paru compliqué. Il a dès lors trouvé un personnage secondaire des Peanuts (d’où provenaient aussi bien Charlie que son cousin italien Linus) fixant son choix sur Charlotte Braun, une fille, que Charles M. Schulz avait décidé d’occire le 5 janvier 1955, « d’un coup de hache », « à l’issue d’un référendum auprès de ses lecteurs » nous dit Bernière qui reproduit un dessin que Schulz envoya à une lectrice qui réclamait que l’on fasse disparaître à jamais ce personnage grande gueule et autoritaire. Gulp !
Bernière reprend dans Charlotte le slogan de Wolinski, un érudit de la chose dessinée et un grand défricheur qui a été longtemps timonier de Charlie Mensuel : « Le seul journal de bandes dessinées lu par des gens capables de lire autre chose que des bandes dessinées. » Tout le contraire de cet imbécile de Grand Prix d’Angoulême qui reprochait au même Wolinski de ne plus lire des bandes dessinées...
Bernière a gardé la nostalgie de cette époque où les esprits étaient curieux, ouverts, subversifs, bons vivants, décorsetés des idéologies (Wolinski publiait aussi bien dans l’Huma de Marchais que dans le Paris Match de Lagardère), passablement avinés et quelquefois -oui, ça existait à l’époque- férus de gaudriole…
Cette impertinence, ce sens de la provoc, on les retrouve ici. En tête de gondole, le crapoteux Houellebecq (avec son complice Louis Paillard), le réprouvé Bastien Vivès qui attend depuis deux ans qu’un juge veuille bien lire ses bandes dessinées, Florent Ruppert et ses nombreuses accusatrices (il y a un sous-texte dans Abel et K1 ?), un inédit de l’auteur de Strip Tease et de Peep Show, Joe Matt, décédé récemment, quelques pages bien enlevées et trash de Pazienza, le météore italien des années 1980, on en passe. Évidemment qu’ils ne sont pas tous réunis là par hasard.
Même si on n’aime pas tout comme ces pages de Torpedo de Bernet et Abuli, lues sans que l’on précise qu’elles datent des années 1980, juste après la chute du franquisme, ce qui explique leur contenu franchement sexiste, on a été séduit par la BD de Chris Ware, un peu moins exigeante que d’ordinaire tout en restant joueuse avec le médium. On est heureux de retrouver un Vivès qui, dans Fécamp !, renoue avec la chronique d’une jeunesse qui se cherche, avec Morgan Navarro, toujours aussi décalé, et surtout Pazienza qui décrit avec fougue et justesse une certaine jeunesse italienne des années 1980.
Alors il est sûr que les réseaux sociaux pourront toujours en sortir l’une ou l’autre vignette pour s’en faire les gorges chaudes, que la presse fera les gros titres sur "le retour de Bastien Vivès" ayant en ligne de mire son prochain album sur L’Affaire Vivès qui sort mi-octobre (on vous en parle prochainement), mais ce que nous retenons, c’est ce sommaire pétri de curiosité et de liberté qui rappelle à notre bon souvenir le génie méconnu de certains grands anciens mais qui s’ouvre surtout à de nouveaux talents.
Le financement participatif récolté permettra de publier quelques numéros de ce premier mensuel de BD relancé dans le contexte d’une presse BD moribonde. On ne peut que l’encourager.
Par Didier PASAMONIK
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Charlotte Mensuel N°1 - En kiosque et en librairie.
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