Entre nouveauté et nostalgie, Charlotte Mensuel nous offre un sommaire qui décoiffe

Par Didier PASAMONIK 28 septembre 2024 
Ne vous fiez pas à la petite fille tranquille que Chris Ware a dessinée en couverture, dans les 150 pages de BD du premier numéro de Charlotte Mensuel, il n’y a pas que des pages sages ! Il y a même de sacrées provocations, entre des signatures sulfureuses (Andrea Pazienza, Georges Pichard, Jordi Bernet ou Michiyo Matsumoto…) ou classiques (Charles M. Schulz) du passé, les créateurs estampillés « Télérama » pour jurys désoeuvrés d’Angoulême (Winshluss, Chris Ware…) et les têtes brûlées sinon carbonisées de la nouvelle vague (Bastien Vivès, Florent Ruppert, Joe Matt…), on trouve des graphismes très différents et des histoires pas toujours politiquement correctes à décoiffer un chauve.

L’anniversaire était passé un peu à l’as : Charlie Mensuel célèbre cette année ses 55 ans. Charlie Mensuel, le premier mensuel un peu moderniste de la BD française, trois ans avant L’Écho des Savanes, six ans avant Métal Hurlant, neuf ans avant (À Suivre)… Avec un sommaire du même acabit qu’aujourd’hui fait de vieux trucs (Les Peanuts de Charles M. Schulz, Li’l Abner d’Al Capp,…) et des signatures de Charlie Hebdo : Reiser, Wolinski, Cabu, Cavanna, Gébé, le Professeur Choron, et puis… Crepax, Moebius, Buzzelli, chevau-légers d’une nouvelle garde de la BD française qui allait innerver les 30 années suivantes.

L’éditeur, Vincent Bernière, avait pensé reprendre le titre. Mais l’acquisition des droits lui a paru compliqué. Il a dès lors trouvé un personnage secondaire des Peanuts (d’où provenaient aussi bien Charlie que son cousin italien Linus) fixant son choix sur Charlotte Braun, une fille, que Charles M. Schulz avait décidé d’occire le 5 janvier 1955, « d’un coup de hache », « à l’issue d’un référendum auprès de ses lecteurs » nous dit Bernière qui reproduit un dessin que Schulz envoya à une lectrice qui réclamait que l’on fasse disparaître à jamais ce personnage grande gueule et autoritaire. Gulp !

Bernière reprend dans Charlotte le slogan de Wolinski, un érudit de la chose dessinée et un grand défricheur qui a été longtemps timonier de Charlie Mensuel : « Le seul journal de bandes dessinées lu par des gens capables de lire autre chose que des bandes dessinées. » Tout le contraire de cet imbécile de Grand Prix d’Angoulême qui reprochait au même Wolinski de ne plus lire des bandes dessinées...

Bernière a gardé la nostalgie de cette époque où les esprits étaient curieux, ouverts, subversifs, bons vivants, décorsetés des idéologies (Wolinski publiait aussi bien dans l’Huma de Marchais que dans le Paris Match de Lagardère), passablement avinés et quelquefois -oui, ça existait à l’époque- férus de gaudriole…

Cette impertinence, ce sens de la provoc, on les retrouve ici. En tête de gondole, le crapoteux Houellebecq (avec son complice Louis Paillard), le réprouvé Bastien Vivès qui attend depuis deux ans qu’un juge veuille bien lire ses bandes dessinées, Florent Ruppert et ses nombreuses accusatrices (il y a un sous-texte dans Abel et K1 ?), un inédit de l’auteur de Strip Tease et de Peep Show, Joe Matt, décédé récemment, quelques pages bien enlevées et trash de Pazienza, le météore italien des années 1980, on en passe. Évidemment qu’ils ne sont pas tous réunis là par hasard.

Entre nouveauté et nostalgie, Charlotte Mensuel nous offre un sommaire qui décoiffe
Le Dernier Samedi de Chris Ware, un récit inédit pour Charlotte.
© Chris Ware & Charlotte

Même si on n’aime pas tout comme ces pages de Torpedo de Bernet et Abuli, lues sans que l’on précise qu’elles datent des années 1980, juste après la chute du franquisme, ce qui explique leur contenu franchement sexiste, on a été séduit par la BD de Chris Ware, un peu moins exigeante que d’ordinaire tout en restant joueuse avec le médium. On est heureux de retrouver un Vivès qui, dans Fécamp !, renoue avec la chronique d’une jeunesse qui se cherche, avec Morgan Navarro, toujours aussi décalé, et surtout Pazienza qui décrit avec fougue et justesse une certaine jeunesse italienne des années 1980.

Alors il est sûr que les réseaux sociaux pourront toujours en sortir l’une ou l’autre vignette pour s’en faire les gorges chaudes, que la presse fera les gros titres sur "le retour de Bastien Vivès" ayant en ligne de mire son prochain album sur L’Affaire Vivès qui sort mi-octobre (on vous en parle prochainement), mais ce que nous retenons, c’est ce sommaire pétri de curiosité et de liberté qui rappelle à notre bon souvenir le génie méconnu de certains grands anciens mais qui s’ouvre surtout à de nouveaux talents.

Le financement participatif récolté permettra de publier quelques numéros de ce premier mensuel de BD relancé dans le contexte d’une presse BD moribonde. On ne peut que l’encourager.

Par Didier PASAMONIK

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Code EAN : 9791096119882

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12 Messages :
  • Bonsoir Didier !
    Je sais que je suis "blonde et inculte", mais je ne comprend pas votre phrase "Charlie Mensuel célèbre cette année son quart de siècle". Pour moi le mensuel d’origine est né juste après 1968, en 69 l’année érotique que chantait le regretté Serge !
    J’ai regardé ce nouveau titre chez mon libraire BD, je regrette que Vincent Bernière n’ait pas plus sollicité les auteurs de l’époque historico-hystérique toujours vivant : Willem, Masse, Guitton par exemple, mais aussi beaucoup d’autres ! Ces auteurs, importants pour l’époque, auraient pu servir de transition vers Charlotte !

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  • "Charlie Mensuel célèbre cette année son quart de siècle"
    Charlie étant apparu en 1969, ça fait 55 ans. On est à bien plus du quart de siècle, je dis ça...

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    • Répondu par Didier Pasamonik - L’Agence BD le 29 septembre 2024 à  23:06 :

      Ce n’est pas rien 55 ans, vous avez raison.

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  • Houellebecq…
    29 septembre 2024 19:58, par Bruno

    Un magazine BD avec Michel Houellebecq… N’est-ce pas un peu dérangeant ? Sauf peut-être à estimer que l’extrême-droite n’est pas dérangeante. Vous me direz que pour 10 millions de Françaises et Français au moins c’est le cas. Certes. Ici ça n’est qu’un nom passant au détour d’une phrase. Dérangeant. Ce nom seul me donnera au moins l’occasion de ne pas acheter ce journal, autant garder mes sous pour d’autres et ne pas soutenir ces choix éditoriaux.

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    • Répondu le 30 septembre 2024 à  10:51 :

      Il faudrait peut-être ouvrir un peu les yeux. L’extrême-droite a fait 42% aux dernières élections en France. Elle est au pouvoir ou très proche du pouvoir en Italie, en Suède, en Autriche, aux Pays-Bas, en Pologne… et a obtenu récemment des scores inédits en Allemagne, au Portugal et en Espagne… quant à Michel Houellebecq, c’est surtout un petit provocateur assez malin et fort habile écrivain, qui connaît un important succès, en France mais aussi ailleurs.

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    • Répondu par Gina Vanilla le 2 octobre 2024 à  06:56 :

      Si vous n’achetez pas une revue qui donne la parole à un auteur controversé, c’est votre droit ! Mais vous savez, il ne sert à rien de fermer les yeux ! Je n’ai pas encore acheté ce premier Charlotte, donc encore moins lu.
      Il vaut mieux le laisser s’exprimer pour qu’il mette lui-même en scène ses excès et incohérences. Les lectrices-lecteurs jugeront par eux-mêmes, ils ne sont pas idiots-idiotes puisque Charlotte prétend s’adresser à un public adulte ! Et de toutes façons, Houellebecq a une audience bien plus large au cinéma (j’ai vu son film où il sympathise avec Iggy Pop,hihihi), mais aussi à la télé et dans la presse écrite.

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  • Il fut un temps où deux revues à l ’agonie avaient décidés de fusionner. Pilote ,devenu mensuel et deja en proie a de multiples changements éditoriaux, et Charlie. ’heritier des pionniers Iconoclastes d’Hara Kiri, véritables inventeurs et diffuseurs de la BD adulte et de talents mondiaux.( Et qui donna son nom.a un hebdo apres le funeste une du mort a Colombey ) . Et Charlotte avait failli etre le nom de cette nouvelle revue censée révolutionner le genre ., mais ne proposa finalement que du deja vu et des series clasdiques ! . L’aventure ne dura guère car peu de lecteurs s’y retrouvèrent ! Félicitons Vincent Berniere nostalgique d’une époque ou les petits mickeys se croyaient tout permis, de la fusion avec les nouvelles générations de kecteurs biberonnes à d’autres graphismes dans une societe ou l’utopie consiste à former sans aucun scrupules, un gouvernement sans aucune legitimte democratique .

    Je

    cours essayer de me le procurer mais comme beaucoup de maisons de la presse ont disparues,ça va pas être facile !!!

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    • Répondu le 30 septembre 2024 à  08:47 :

      Les commentaires deviennent vraiment sinistres ici. C’est la dépression saisonnière ?

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  • Encore le snobisme de Chris Ware et ses playmobils ! On dit que les Français sont snobs, mais les Belges ne se défendent pas mal.

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    • Répondu par Gina Vanilla le 16 octobre 2024 à  16:04 :

      Je ne savais pas que Chris Ware était belge....

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