D’origine néerlandaise, Eliane a l’idée de créer en 1981 une boutique de comics à Bruxelles du nom de Forbidden Zone : Zone interdite, histoire d’affirmer d’entrée une certaine dimension transgressive. Il faut dire que la culture des comics n’avait pas encore atteint en Belgique la dimension qu’elle a aujourd’hui dans le monde. C’est pourquoi Eliane élargit assez rapidement son champ, sans pour autant lâcher l’affaire : elle passe très vite à la BD au sens large, car les places sont chères alors, à Bruxelles, qui était déjà une capitale de la BD comptant de nombreux libraires de BD prestigieux et notamment à Saint-Gilles où l’Institut Saint-Luc avait établi une filière d’apprentissage de la BD à l’instigation d’Hergé. Au début avec Eddy Paape, puis avec l’Atelier R de Claude Renard. Des dizaines de grands noms de la BD actuelle sont sortis de cette filière.
Mais être créateur de BD, cela ne s’apprend pas seulement en suivant des cours. La librairie où s’abreuver en lectures nouvelles est un autre de ces lieux incontournables où tout apprenti-créateur se doit de faire un pèlerinage. Une librairie spécialisée dans la BD, ce n’est pas un supermarché où s’alignent des rayonnages sans âme : c’est un lieu d’initiation, de socialisation, de rencontre, une université en soi. On y apprend les dessous du métier, on y rencontre des artistes, et pour autant que le libraire ait cette compétence, c’est l’accès à un réseau, un point d’accès à la profession.
Dans le cas d’Eliane, on peut ajouter : à une profession de foi. C’était une érudite, passionnée et passionnante. À Saint-Gilles, Eliane n’est pas seule sur la place : à deux pas, la boutique de Mina, propriétaire de la célèbre librairie The Skull aidée de ses fils, est déjà bien implantée et c’est une concurrente redoutable. En occasion, il y a la librairie Carmen, rue du fort, qui a elle aussi sa petite réputation.
Mais avec son compagnon Cédric Wrzesinski et son équipe, Eliane va se faire une place, et une fameuse dans le monde la la BD, multipliant les goodies et les éditions spéciales liées à sa boutique. Fan de Comics, elle fait venir aussi bien Bill Sienkewicz, que Jim Lee, Eddy Campbell, ou Travis Charest. Franchement, c’était la classe. FZ devient très vite l’une des librairies incontournables de Bruxelles jusqu’à déménager dans un espace de 1300 m² rue de Tamines.
Sa disparition suscite de nombreuses réactions émues. On en citera deux :
Denis Bajram d’abord : « Eliane adorait les auteurs, on le sentait dès la première minute. Elle nous ouvrait ses bras avec affection et enthousiasme. J’ai donc vite pris mes habitudes à chaque parution, venant passer quelques jours dans la maison qu’elle prêtait facilement à Bruxelles. J’y ai fait plein de rencontres. C’est Eliane qui eut l’idée, par exemple, de me présenter Didier Tarquin, et de nous faire signer côte à côte, se riant de la guerre que tout le monde voulait voir à l’époque entre Delcourt et Soleil. Ce même Didier Tarquin qui allait me convaincre, avec Christophe Bec, de signer chez Soleil pour y trouver la liberté créative qui m’a permis de réaliser Universal War.
Je raconte cette histoire, car c’est là tout Eliane pour moi : la porte toujours ouverte, toujours partante pour aller boire un coup ou manger un morceau, mais surtout rassemblant autour d’elles des gens qu’on n’imaginait pas ensemble. Grâce à elle, les librairies Forbidden ont été des lieux de vie et de rencontre formidables, et nous y avons toujours eu plaisir, Valérie [Mangin] et moi, à y retourner, parce qu’Eliane pouvait dénicher un livre que personne d’autre ne pouvait nous trouver, parce qu’elle organisait un événement auquel on ne pouvait pas dire non, mais, aussi, et surtout à l’improviste, juste pour prendre des nouvelles de nos amis… »
Evoquons Jean-David Morvan ensuite : « N’ayant pas voulu rester à Saint-Luc mais ne voulant pas quitter Bruxelles, je me suis inscrit à l’Aca des Beaux-Arts, avec David Evrard, lui-même dissident. Mais n’allant pas aux cours (vous savez où j’étais toute la journée), j’ai fini par être viré et j’ai dû partir faire mon service Manu militari, en février 1992. Mais c’était parti, je faisais de la bd, et tout ça grâce à qui ?
Éliane !
Elle m’a appris qu’on peut passer par-dessus sa timidité quand on veut vraiment faire quelque chose. Elle a été mon meilleur exemple pour aller de l’avant en cassant les murs pour y percer des portes. Ensuite, on a beaucoup dédicacé chez elle, dans la nouvelle boutique : Nomad, HK, Sillage, Zorn et Dirna etc. Je lui ai présenté tous mes co-auteurs. On a même fait un tirage de tête du Sillage 3 qui a été imprimé mais qui n’est jamais sorti car elle ne le trouvait pas assez beau. Il doit y avoir des stocks quelque part… […] Éliane, c’est vraiment la première personne que j’ai connue « dans la bd ». Je lui dois beaucoup, je le sais, et elle savait que je le savais. »
Nous sommes quelques milliers à lui devoir beaucoup…
Par Didier PASAMONIK
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
Participez à la discussion