À la fois satire du capitalisme touristique et conte social, le récit confronte deux visions du monde : celle du progrès “moderne” (béton, croissance et promesses d’avenir) et celle d’une vie enracinée, presque intemporelle, portée par une communauté et surtout par une famille hautement singulière, les Nomdedieu. Et sans spoiler, Prométhée Foiemangé et Nomdedieu ne sont pas des patronymes hasardeux...
Ce qui fait la force du récit, c’est moins la mécanique du projet immobilier que les rapports humains mis en scène. Les Nomdedieu ne sont pas de simples caricatures des dieux grecs et romains, ils incarnent une famille dysfonctionnelle mais vivante, attachante par ses contradictions, ses excès et ses bizarreries. L’auteur les place au cœur d’une fable où l’humour côtoie l’émotion, créant une galerie de personnages qui restent en tête longtemps après la lecture.
Prométhée, quant à lui, n’est pas un anti-héros classique, mais plutôt un jeune homme en quête de sens, aspiré malgré lui dans une machine économique qui le dépasse. Son évolution intime : il passe du propagandiste convaincu à l’homme perturbé par ce qu’il découvre, est l’un des fils rouges qui donnent à l’histoire sa profondeur.
Juanjo Rodríguez J. n’est pas seulement le scénariste, il signe aussi le dessin et la colorisation. Le trait semi-réaliste, chaleureux et expressif met en valeur les visages, les émotions et les paysages méditerranéens baignés de lumière. Les décors (plages, forêts, montagnes) ont une atmosphère presque palpable, ainsi si la mer, le vent et le soleil font partie intégrante de l’intrigue.
L’alternance entre plans larges et séquences plus intimes donne du rythme à la lecture et permet aux silences, aux regards, aux moments presque muets d’avoir autant de poids que les dialogues. Cette belle mise en scène rend l’ensemble fluide et immersif.
Si La Nouvelle Arcadie a un propos clairement engagé (une critique douce-amère de l’emprise du capitalisme et de la spéculation touristique sur les espaces naturels et humains), elle n’est jamais lourde ni moralisatrice. L’auteur préfère l’humour et la subtilité à la démonstration brutale : la satire sociale prend la forme d’une comédie parfois absurde, où chaque situation, souvent cocasse, éclaire une vraie tension entre tradition et modernité.
La Nouvelle Arcadie n’est pas seulement une bande dessinée sur l’immobilier ou les mutations sociales des années 1960. Avec un trait chaleureux et un humour fin, Juanjo Rodríguez J. signe une œuvre divertissante qui invite à se questionner sur la place de chacun dans un monde en perpétuelle transformation.
Par Philippe LECLERC
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