La modernisation de la capitale menée par le baron Haussmann a eu pour conséquence de repousser le petit peuple aux portes de Paris, souvent au-delà de la dernière enceinte construite par Thiers entre 1841 et 1844. Ainsi, les pauvres de la ville se retrouvèrent en dehors de ces frontières, dans des banlieues lointaines. Sur ces vastes parcelles de terre, ces exclus vont alors ériger un ensemble d’habitations précaires : des cabanes, des abris de fortune que l’on n’appelle pas encore bidonvilles mais « la zone ».
C’est là que vit Eugénie dans une roulotte en compagnie de ses deux frères, d’Arthur son grand-père, et de Tibor un ancien dompteur solide comme un roc. Pendant qu’elle captive un auditoire de badauds et de bourgeois en chantant quelques ritournelles, Lucien et Constantin, les deux frangins, allègent les spectateurs de leurs bourses.
Grâce à l’argent de ses filouteries et d’autres petits méfaits, la petite famille survit tant bien que mal. Avec ses gains, la jeune fille espère réaliser son rêve : quitter sa condition pour reconstruire L’Oiseau rare, le cabaret de son grand-père détruit naguère par un incendie. Admiratrice de la grande vedette de l’époque, Sarah Bernhardt, Eugénie ne vit que pour le théâtre, un moyen d’oublier la zone, sa violence et sa misère. Mais il est bien rude et semé d’embûches le chemin qui devrait la mener sur les planches... Une descente de police, la mort du grand-père et l’arrestation de Tibor autant d’évènements viennent compromettre les ambitions de la jeune femme.
Fort d’une solide documentation, le scénario d’Éric Stalner et de Cédric Simon trace un portrait sensible et très crédible de la vie quotidienne au milieu de ces constructions de misère et de la pauvreté extrême des populations dont certaines vécurent là jusqu’à la fin des années 1960. La majeure partie de ces habitations fut néanmoins détruite au début des années 1930. Le cadre dans lequel évolue cette galerie particulièrement riche de personnages reste attaché à un contexte historique précis : un XIXe siècle finissant où la misère des petites gens et la violence de bandes comme les Apaches côtoient les fastes de la Belle époque symbolisées par le personnage de Sarah Bernhardt. Situé en fin d’album un cahier documentaire détaillé et érudit vient cautionner le propos de ce récit. Un récit dont le déclencheur fut une photo d’époque d’Eugène Atget auquel les auteurs rendent hommage.
Solide et maîtrisé, révélant l’existence des conditions de vie dans la zone, ce récit est porté par le dessin précis, rigoureux et très soigné de Stalner, dessinateur à la bibliographie imposante et qu’on ne présente plus.
Incontestablement, les éditions Bamboo s’imposent avec la publication d’albums au propos original et singulier et au graphisme de qualité. Au passage, le label Grand Angle s’enrichit de grandes signatures témoignant du positionnement de l’éditeur sur des récits soignés et cultivés.
Voir en ligne : En savoir plus sur la Zone de Paris.
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