Irodori Comics est arrivé sur le marché physique en Français depuis l’été 2023 et la précédente Japan Expo. Depuis, l’éditeur a proposé régulièrement de nouveaux albums et s’affirme comme un nouvel acteur crédible du marché du Hentai en France.
Pour la première fois, le dirigeant d’Irodori Comics, On Takahashi (à gauche sur le photo), visitait les halles du Parc des expositions de Paris Nord-Villepinte. Accompagné de Cyril Lambin (à droite sur la photo), le responsable éditorial pour la France de Irodori Comics, On Takahashi partage avec nous sa vision et ses ambitions pour ce marché sur lequel il s’implante progressivement.
• Bonjour Monsieur On Takahashi, pourriez-vous présenter à nos lecteurs la société Irodori Comics et le rôle que vous tenez dans celle-ci ?
Irodori Comics est un éditeur qui se spécialise dans les Doujinshis. Notre rôle est d’aider et d’accompagner les artistes japonais à l’étranger. En ce moment, nous proposons des traductions en anglais, en français et en chinois traditionnel. Je suis On Takahashi, le directeur général de l’entreprise.
• Que signifie le terme « Irodori » qui donne son nom à votre société ?
Le terme « Irodori » a été choisi il y a de nombreuses années et il est composé de deux mots. Le premier, c’est « Iro », qui veut dire « couleur », mais qui a une certaine connotation sexuelle. Par exemple, au Japon, on utilise l’expression « Iroppoi » pour donner une connotation sexuelle à une situation. C’est un terme qui sonne japonais et qui donne une impression de couleurs, tout en ayant une connotation sexuelle.
Le deuxième, c’est « Dori », qui est une contraction de « Tori » qui veut dire « oiseau ». Cela symbolise l’envol, par delà les frontières du Japon.
• Irodori Comics est parvenu ces dernières années à progressivement remplacer la culture du scantrad [1] par celle de l’offre légale aux États-Unis, pourriez-vous nous raconter plus en détails ce processus ?
C’est une question très intéressante et également assez difficile car avant les voies officielles actuelles, il n’y avait tout simplement pas de marché. Ainsi, le seul moyen d’acquérir des Doujinshis était de récupérer des scans illégaux.
Peut-être même que certains membres du public français ont découvert ce marché à travers les scans.
Cependant, quand on traduit de manière officielle, on en arrive certes à vendre des produits, mais on protège aussi des propriétés intellectuelles, on protège les artistes que l’on traduit. Ainsi, quand on crée des voies officielles, on détruit les versions piratées pour agrandir le marché légal et ce jusqu’à ce qu’il devienne la norme.
Je tiens à ajouter que ce n’est pas un métier très facile. Beaucoup de personnes préfèrent les scantrads et nous avons reçu beaucoup de menaces, parfois de mort. Mais bon, nous nous efforçons de les ignorer.
Nous apprécions beaucoup le marché français, tout simplement parce que beaucoup de personnes soutiennent les versions officielles.
Nous avons commencé par des formats numériques officiels et comme ils sont devenus populaires, nous sommes passés au format physique. Nous avons aussi fait cela en anglais et en chinois. Dans ces dernières langues, nous sommes même parvenus à proposer des produits dérivés.
Ce qui est important pour nous, c’est de rester transparents avec nos artistes. Nous leur expliquons que nous avons réalisé telle ou telle action pour supprimer un site pirate ou protéger leur propriété intellectuelle.
Cette philosophie a amené plus de 300 artistes à être partenaires de la société, et cela s’est fait par du « bouche à oreille ». Les artistes discutaient ainsi entre eux que Irodori Comics n’allait pas simplement vendre et faire des profits, mais également protéger les propriétés intellectuelles. Cela a permis de faire naître des amitiés et des partenariats extrêmement forts.
• Est-ce que vous percevez des différences entre les marchés français et américain ? Voire le marché japonais ? Comment parvient-on à publier ce genre de littérature dans un pays plutôt conservateur comme les États-Unis ? Est-ce que la perception, voire le droit, pour publier ce genre d’ouvrages est différente entre les trois pays ?
Nous sommes sur le marché en anglais et en français, mais nous ne publions rien en japonais. Ce sont les artistes nippons eux-mêmes qui s’en occupent. Quand nous traduisons, nous obtenons les droits à l’international.
Une différence majeure, c’est qu’au Japon, il y a une séparation plus claire, mentalement, entre les dessins, les œuvres fictives, et la réalité. Par exemple, les genres de Lolita ou Shôtacon, qui incluent des enfants ou des personnages très jeunes, sont autorisés au Japon mais illégaux à l’étranger. Si d’autres éditeurs sont tentés d’en publier à l’étranger, Irodori Comics refuse de publier ce genre d’œuvres. Même si c’est populaire au Japon, nous respectons les lois locales. De manière générale, nous respectons les lois dans les pays dans lesquels nous éditons.
Nous n’avons jamais eu de problème avec des pays conservateurs et en France, nous demandons à des entreprises spécialisées de conseil en droit pour savoir ce que l’on a le droit ou pas de faire.
La difficulté, c’est que certains artistes japonais pensent que la loi est similaire au Japon et à l’étranger. Du coup, c’est notre rôle de leur expliquer les limites. Comme nous sommes l’éditeur qui a le plus d’artistes partenaires, nous avons la responsabilité de protéger l’ensemble de nos talents et de ne pas mettre en danger les artistes qui publient sous leur vrai nom ; ce qui provoquerait une panique morale dans le cas contraire.
Une des principales raisons qui justifie que Irodori Comics a la confiance des artistes, c’est que nous leur expliquons ouvertement ce qui est autorisé ou ce qui ne l’est pas. Nous regardons certaines œuvres et nous disons « Cette page est autorisée, mais cette page ne l’est pas. » En tant qu’éditeur, notre devoir de protéger les auteurs et nous ne voulons pas leur mentir en disant que les inspections de police ou les gouvernements ne trouvent jamais rien, ou que les lois sont flexibles. Au contraire, nous essayons d’être le plus rigoureux possible.
• Seriez-vous ouverts à accueillir des auteurs français parmi vos partenaires ?
Pourquoi pas, nous avons par exemple déjà travaillé avec des artistes de Taïwan. Nous travaillons avec un matériel ayant une esthétique manga/anime associée au Japon, mais il n’y a pas un pays qui a un droit absolu sur un style d’art. Il y a plein de jeunes artistes à travers le monde qui ont grandi en regardant des animes ou en lisant des mangas et ont donc appris à dessiner avec ce style.
Même certains artistes de Doujinshis très connus sont français. À la COMIKET [2], il y a plusieurs artistes qui viennent de France et que nous rencontrons. C’est une possibilité, pourquoi pas.
• Que peut-on attendre de la part d’Irodori Comics sur le marché français ces prochains mois ?
Pour l’instant, notre principal objectif est d’avoir un calendrier des sorties plus régulier. Nous sommes enfin en train d’atteindre les objectifs que nous nous étions fixés pour les copies physiques avec un rythme de publication plus ou moins régulier. L’idéal, ce serait d’atteindre une publication par mois.
Pour le catalogue numérique, nous avons un rythme d’environ huit nouveautés par mois, mais ce rythme n’est pas toujours atteint, même en anglais où nous avons plus d’expérience. Nous sommes une toute petite entreprise où le moindre déplacement peut tout changer. Si nous faisons un voyage d’affaires, certains projets de l’entreprise ralentissent considérablement.
Peut-être qu’à la Japan Expo de l’année prochaine, nous pourrons peut-être inviter des artistes avec qui nous sommes partenaires. Nous ne savons pas si les artistes pornographiques qui signent des autographes, c’est très apprécié, mais c’est une option.
• Quelles impressions vous laisse votre première visite de la convention Japan Expo ?
C’est extraordinaire : on peut sentir l’Histoire et la richesse de l’industrie du manga français. Par exemple, aux États-Unis, la maison Shueisha [3] est publiée exclusivement par Viz Media ; un éditeur s’occupe de tout.
En France, ces différentes propriétés intellectuelles sont réparties entre plein d’éditeurs différents. On peut se retrouver avec Naruto dans un coin et Spy X Family à l’autre bout du bâtiment. On remarque cette richesse et cette variété, notamment à travers des mangas pour des publics très spécifiques que l’on ne verrait pas dans des événements similaires aux États-Unis. C’est une preuve de l’histoire très riche du manga en France.
• Quel message souhaitez-vous transmettre aux lecteurs ?
Nous sommes très reconnaissants envers le public français, qui s’est montré très compréhensif à notre égard. Dès les débuts de l’entreprise, quand nous avons commencé en anglais, nous savions que le français serait le prochain sur la liste.
Cela s’appuie sur la très longue histoire de l’industrie du manga en France. Prenons l’exemple de City Hunter [4] qui n’a jamais été adapté aux États-Unis, mais qui au contraire a été proposé il y a très longtemps en France.
C’était un risque de traduire en français, car on ne savait pas à quoi s’attendre, mais le public français a été très réceptif et nous demande beaucoup d’œuvres qui n’ont pas encore été traduites. Du coup, ça nous donne des idées et nous suggérons à nos artistes s’ils souhaitent être publiés en français. Nous remercions tous nos fans français, ça nous encourage à faire toujours plus d’efforts. Nous espérons qu’ils continueront à acheter nos livres et à faire grandir ce marché. Merci beaucoup.
Par NICKYL
Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
[1] Traduction amateure et non autorisée de titres disponibles au Japon, à partir de planches scannées.
[2] Convention bi-annuelle à Tokyo, plus grand rendez-vous du marché du manga comme des Doujinshis.
[3] Le plus gros éditeur nippon, gérant de nombreuses licences très populaires comme One Piece, Dragon Ball, Naruto, etc...
[4] Série de Tsukasa Hôjô particulièrement connue pour sa populaire adaptation en dessins animés, Nicky Larson.