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La BD, c’est pour les cancres !

21 septembre 2024 12 Commentaires
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DÉCOUVERTE. Le vénérable journal Le Figaro a invité Michel Desmurget, chercheur français spécialisé en neurosciences cognitives, pour son « Club Le Figaro Idées ». Auteur de l’ouvrage Le Crétin digital, il explique à ses interlocuteurs l’importance de la lecture pour le développement personnel et la réussite à l’école. Une sacrée découverte qui a probablement abasourdi la salle par son propos révolutionnaire.

Attention ! La BD ne rend pas intelligent(e)...

Pas en reste, il affine son brillant propos en expliquant que pour un million de mots lus, 1000 nouveaux mots sont appris par le lecteur, consciemment ou non. Et là, par malheur, la bande dessinée, et plus précisément le manga, qui n’avait rien demandé, se fait prendre à partie et méchamment piétiner dans un coin sombre du plateau.

Pour avoir lu autant de mots qu’en ayant lu l’intégrale d’Harry Potter, l’argumentaire implacable de l’éminent scientifique nous explique que cela nécessiterait trois trains remplis de mangas. L’assistance, quelque peu gênée aux entournures, mi-amusée par ce feu nourri, réagit, faisant dire à Michel Desmurget qu’il peut exister des bandes dessinées qui apportent un contenu - sont cités Jean-Marc Jancovici ou Thomas Piketty -, mais pas davantage. La condamnation est sans appel : « Si on regarde le développement du langage, le développement des capacités en lecture et la réussite scolaire, l’impact des mangas et des BD, il est... nul ! »

La BD, c'est pour les cancres !
© Thomas Piketty & Benjamin Adam / Éditions Seuil

Au pays des sophistes

Le problème quand on méconnaît un sujet, tout en pratiquant le sophisme et le mépris culturel, est qu’on en vient irrémédiablement à dire n’importe quoi avec l’aplomb du savant qu’on aurait dû laisser au placard. Ce que Michel Desmurget omet de dire, voire de penser, est que ce million de mots n’est pas le même d’un ouvrage à un autre. Un livre d’une faible richesse lexicale n’apportera rien à un individu qui a déjà un bagage minimal ou similaire au lexique employé. La clé n’est pas le type de lecture, mais le contenu. Comme il existe de bons et de mauvais livres - à chacun la charge de placer ses livres dans chaque catégorie - il existe des mauvaises et des bonnes bandes dessinées.

Ce qui est d’autant plus risible est d’ériger en exemple Harry Potter, alors même qu’il s’agit d’une littérature jeunesse longtemps - et toujours - méprisée et brocardée par les élites pour sa pauvreté littéraire, jusqu’à ce que l’œuvre prenne la juste place qui lui revient dans la culture contemporaine populaire.

Si Michel Desmurget connaissait un peu la bande dessinée, il saurait qu’en lisant l’intégrale de l’œuvre du britannique Alan Moore, on apprend davantage de mots que dans bien des livres. Si Michel Desmurget connaissait un tant soit peu la bande dessinée, il saurait que les œuvres d’Osamu Tezuka, Jiro Taniguchi ou Katsuhiro Otomo sont d’une richesse inestimable. Si Michel Desmurget connaissait le médium qu’il prétend dénoncer pour son inutilité quant à la réussite scolaire, il nous aurait évité cette démonstration éculée.

Le manga, fléau de notre époque ?

À vouloir systématiquement dénigrer la bande dessinée en la comparant à ce qui n’est pas comparable, en voulant absolument lui attribuer des intentions ou des fonctions qu’elle n’a pas, ces ennemis de la bande dessinée, et du manga en particulier, dissimulent mal leur plat mépris du 9e art. En soi, nous n’avons aucun problème avec des personnes qui n’aiment pas la bande dessinée. Ils en ont parfaitement le droit, mais qu’elles cessent de justifier leur mépris culturel en recourant à des sophismes et des comparaisons qui n’ont pas lieu d’être.

Toujours est-il que cette vidéo prouve une chose, si cela était encore nécessaire. Détenir un lexique d’une grande richesse ne signifie pas qu’on est apte à l’employer pour réfléchir. Culture et intelligence sont deux choses différentes. Le débat doit porter sur le contenu de ce qui est lu - questionnant par là-même le relativisme culturel dominant - et sur le moyen de parvenir à amener les enfants à la lecture. Ainsi que l’aurait dit Charles de Gaulle, « des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche ».

RG

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