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Hermann debout jusqu’à la fin

1er avril 2026 Commenter
Comanche Jeremiah Les Tours de Bois-Maury Glénat Dupuis Le Lombard ✏️ Hermann Belgique 🛒 Acheter

DE "SPEED HERMANN" À "HERR MAN" ! D’un prénom : jeune, on lui avait enlevé le sien, il avait su faire un nom, une signature. Il était connu et reconnu pour une vélocité graphique et narrative, une force de travail peu commune sur une telle durée. Une abnégation sans faille, une facilité toujours remise en question qui lui ont permis de nous offrir deux albums par année civile, et quelques friandises sur le côté.

Civil, il ne l’était pas toujours, rectiligne sur tout un tas de principes accrochés à une vision de l’humanité sans beaucoup de concessions. On ne mérite pas si facilement le surnom de « Sanglier des Ardennes » ! Tandis que son fils Yves, scénariste avec qui il a partagé la création de quelques beaux albums, le surnommait affectueusement : « le parangon de la vertu ». Avec pas seulement que des amis dans le métier pour faire bon compte, en conséquence d’un sens de la diplomatie aussi rugueux qu’un morceau de toile émeri -ce qui lui aura valu d’attendre un peu pour enfin recevoir un archi-mérité Grand Prix de la ville d’Angoulême- mais, en revanche, des admirateurs par dessus la tête. Un sacré portrait : vous avez dit MONSIEUR Hermann ? Et c’est rien de le dire.

Il était malade depuis deux ans, gravement, et une fois de plus il s’était accroché à son crayon, ses pinceaux, pour tout dire son travail. L’exiguïté de son atelier parfaitement rangé, donc (faîtes le tour à 360°, merci Alain Hamblenne) pour continuer à vivre.

Hermann Huppen dit Hermann aura dessiné jusqu’au bout. En incarnation du dessin qu’il était, besoin viscéral. Très difficilement sur la fin. Jusqu’au dimanche qui a précédé l’hospitalisation d’une semaine, à l’issue, nous le savons désormais, fatale.

Hermann debout jusqu'à la fin
Le "Sanglier des Ardennes" par lui-même.
© Hermann.

Fidèle à tout ce qu’il avait annoncé de manière inflexible au fil des ans, et puisque c’est une chose qui a été partagée par son fils, il avait demandé, face à une dégradation physique devenue particulièrement invalidante, une impossibilité à dessiner, à être euthanasié.
La nature, cette nature brute et sauvage qu’il appréciait tant et qu’il savait si bien représenter, loin de celle, nature, humaine, qui le laissait désabusé mais dont il savait tout aussi bien en personnifier les méandres, se sera chargée de lui éviter cette alternative extrême. Un diable d’homme.

La ligne d’horizon au niveau des genoux. Aïe pour Babette. Un pouvoir qui se juge légitime et incontestable entend imposer son bon droit...
© Glénat, Hermann, Fraymond.

Cependant.

Mais vous savez quoi ? Même et surtout si, très malade, il a continué à produire ses deux albums par an, en couleur directe : il avait trouvé la force et suffisamment de ressources pour terminer son dernier ouvrage, Cartagena,

Parution le 30 Avril 2026. 64 pages.
© Le Lombard, Hermann, Yves H.

Mais par-dessus tout de terminer, avant de céder, la première planche de son nouveau Jeremiah, le 43e. Une véritable force de la nature.

Un dessin de la première planche du 43e Jeremiah qu’il venait de commencer.
© Hermann. Photo DR.

Comparaison jusqu’à déraison.

On peut le comparer de ce fait à un autre titan du dessin, de la création, tout aussi séminal pour ses confrères et pour les fans : l’immense Frank Frazetta !

Frazetta qui, lourdement invalidé par un AVC, quasi paralysé du côté droit avait lentement appris, seul, à dessiner et peindre de la main gauche. Et de quelle manière...

Frazetta.
© Frazetta. DR

Avec Frazetta dont il était quelque part l’opposé esthétique, Hermann partageait le goût du dessin de mémoire, de la lumière. Une représentation lyrique de la nature, des éléments, des textures, des personnages dont on sent le poids, la masse et solidement arrimés au sol.

Là où Frazetta préférait les peau lisses, les corps tendus, idéalisés, le lustrage, Hermann avait une inclinaison pour les peaux lourdes et fatiguées, les corps affaissés, noueux, la transpiration, les odeurs et la poussière.

Angle de vue pour autant de perspectives.

Ce n’est pas pour rien si Frazetta choisissait souvent les compositions en triangle, par dessous, en contre-plongée. Tandis que Hermann, immense narrateur que l’on sait, cadrait volontiers ses cases, quand il n’y avait pas d’angle de vue abrupt, à hauteur, disait-il, des genoux de ses personnages. Donc, révélateur, à hauteur de fesses. Toujours attentif, aussi, à la perspective, assez rythmée, à la profondeur de champ. Sa grande force.

© Glénat, Hermann.

Pour l’anecdote et compléter ainsi sa connaissance de l’art de la BD qui n’est pas, on le voit, qu’un simple alignement de cases : rappelons-nous que les mangakas dans la même situation de cadrage avec angle de vue simple, placent la ligne d’horizon (toujours présente, même quand on ne la voit pas) au niveau des yeux du personnage principal de la scène. Un choix, une expérience de lecture tout à fait différente.

Et puis aussi...

Et aussi, tiens, comparer Hermann, pour le plaisir, puisqu’on est toujours à ces hauteurs-là, à Franquin, autre géant du dessin, père du gaffeur Gaston Lagaffe. Comment ça ? Mais oui ! Franquin, celui plus tardif, était un dessinateur réaliste qui faisait du dessin comique. Sa caricature était très réaliste, rigoureusement documentée. C’est d’ailleurs ce que n’avaient pas toujours compris ses suiveurs, nombreux, qui se contentaient de reprendre quelques éléments de son style comme les mains, les oreilles ou autres. Pour en faire du dessin comique. Franquin, lui, s’astreignait chaque jour à faire des gammes en reproduisant consciencieusement des photos réalistes. Une manière de vitaliser son dessin, d’éviter la sclérose, de minimiser les automatismes.

Nature et ambiance. Humidité aussi.
© Glénat, Hermann, Fraymond.

Hermann de son côté est un dessinateur comique dans le sens le plus sarcastique, qui fait du dessin réaliste. Le dessin d’Hermann n’a rien de réaliste. D’un point de vue strictement photographique. Il est bien mieux, il est bien plus que cela. Il exprime ! Il exprime, il fait ressentir, il tord, il vit, il caricature, il s’approprie, il ambiance, il apostrophe, il vibre !

Les bases académiques sont là et plutôt là, mais bien assimilées, digérées, régurgitées. Dessin de mémoire, on le redit. Toutefois cette puissance, qui va susciter force admiration, influence et vocations, est aussi paradoxalement un frein pour tout une frange du public - c’est parfaitement son droit- qui va rester tenu à distance. Dommage.

Ardennes.

Les Ardennes belges sont la terre natale d’Hermann qui, à n’en pas douter ont eu une influence capitale dans son œuvre. Une terre de caractère, d’humeur et d’ambiance, de silence et de non-dits, arrimée à la nature, proche de l’Allemagne et un temps annexée pendant la dernière Grande Guerre, ce qui aura amené quelques tensions familiales, des douleurs, qu’il évoquait parfois au détour d’un entretien public. Ainsi le contexte de l’après-Guerre, où tout ce qui était allemand était mal considéré. Affublé d’un prénom allemand, on a décidé à l’école du village que le petit Hermann, allait désormais s’appeler Armand.

Pauvre Babette. La nature et la "nature" humaine. Ici un chef-d’œuvre d’évocation et de narration.
© Glénat, Hermann, Fraymond.

Plus globalement, un constat amer fait par l’artiste, devant le spectacle peu reluisant de la comédie humaine qui se déploie, les déceptions. Un bilan peu amène qu’il savait si bien illustrer par l’exemple, physique et moral, dans ses oeuvres. Qui auront ainsi forgé une misanthropie que le temps, dont on dit qu’il efface tout, ne soulageait pas.

© Glénat, Hermann.

Combien de fois a-t-il répété en interview qu’il quitterait cette planète sans regret, presque déçu d’être né, tombé là, tristement en ce bas monde. Une misanthropie du genre tenace qui était celle, comme souvent, d’un humaniste régulièrement désabusé.

Les Ardennes belges encore et toujours là. Une fascination qui ressort d’une manière ou d’une autre.
© Glénat, Hermann.

Stop.

On va s’arrêter là même si avec un tel artiste, un tel créateur, une telle personnalité, une si longue carrière sanctionnée de remises en question permanentes, on pourrait continuer des heures. On rajoutera simplement chapeau bas l’artiste, chapeau bas MONSIEUR Hermann.

Cérémonie d’adieu.

Par le biais de son fils sur le site officiel du Maître, on nous a signalé : "une cérémonie d’adieu aura lieu au crématorium d’Uccle (Bruxelles), 61 avenue du silence, ce mercredi 1er avril (c’est tellement lui !) à 11 heures. Tenue décontractée et, si possible, sourire de rigueur !"

Laissons le mot de la fin à Fraymond -Raymond Fernandez- coloriste considérable avec qui Hermann a partagé un bout de chemin créatif qui va marquer les mémoires, en plus de faire monter de plusieurs crans l’art de la colorisation en BD.

© Glénat, Hermann, Fraymond.

En croisant ton chemin…
Tu as mis du pigment dans ma vie.
Tu m’as ouvert les yeux pour y laisser entrer ta lumière.
Dans un monde qui ne vantait que le noir et blanc, tu y as mis du soleil dans tes planches et m’a offert de l’espace pour donner de la couleur à tes ombres.
Tu as gardé du blanc entre les traits noirs de tes « gribouillis » pour que j’y dépose des brumes d’arc en ciel.
Tu m’as convié à marcher dans tes pas et octroyé l’honneur de porter tes couleurs.
Ma peine est profonde… Aussi sombre que l’encre noire de ton pinceau.
Messire…
Mon Maître…

« Il NE T’ENTEND PLUS
RAYMOND…
HERMANN N’EST PLUS. »

Pardon
Messire…
Pardon…

Ton fidèle écuyer

© Glénat, Hermann.

PA

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